Nous sommes des êtres d’histoires. Notre société est un tissu d’histoires, qui nous permettent de nous situer les uns par rapport aux autres, de nous lier, de nous opposer… La monnaie, l’Etat, les frontières, la religion,…
Il y a aussi les plus petits récits.
Par exemple, je me raconte que je suis une femme qui aimeson travail dans le milieu associatif, qui adore prendre des bains, qui est l’amoureuse de Machin et l’amie de Bidule et chérit les biscuits avoine-choco de la Biocoop (une véritable médecine !!). Ca (et plein d’autres choses), je me le raconte, et je le raconte aux autres aussi ; ça engage des discussions, ça rapproche ou ça éloigne… Ca régit mon monde.
Puis vient un moment où les histoires ne tiennent plus. Et en général, elles tombent par paquets. C’est pas des voiles d’illusion qui tombent, ce sont carrément des pans de murs entiers !! Je quitte mon job qui n’a plus de sens pour moi. Je prends un bain et je réalise que j’ai la sensation de cuire et que je m’ennuie à moooort. Machin est parti, les sentiments avec. Je me sens mal à l’aise avec Bidule, je prends mes distances. Et (le summum du drame) je trouve ces biscuits écoeurants.
Ce moment où les croyances, les illusions volent en éclat… Où ce tissu d’histoires qui structuraient l’organisation de ma journée, ma façon de relationner, de consommer, d’être au monde se déchire…C’est vertigineux. Mon mental n’aime pas beaucoup ça, lui qui cherche la stabilité et déteste la
remise en question de l’ordre établi.
Dans un premier temps je suis dans le déni. J’essaie de me persuader que si si, je suis encore cette personne qui … Puis je me rends à l’évidence : ces vérités ne sont plus.
Alors je me demande « Mais alors qui je suis ?? ».Après que les certitudes se soient évanouies, il y a ce moment d’errance cet espace de vide. Où je sais que je ne vais plus appeler Machin, ni manger un biscuit, ni prendre un bain… Ok, mais alors je fais quoi ?
Puis la vie qui pousse en moi prend le relais. Elle me fait me lever pour aller écrire ces lignes, me fait aller ramasser des châtaignes, me fait voir des choses sous un angle nouveau, rencontrer de nouvelles idées, personnes, goûts…
Et c’est là que je me rappelle que je suis bien plus que la somme des histoires que je me raconte.
Il y a en moi cette essence, cette somme de paramètres mystérieux qui me fait avoir telle ou telle préférence à un moment donné de ma vie, puis changer.
Je suis une personne à travers qui la vie passe, et donc l’impermanence aussi. J’accepte l’inconfort de relâcher mes histoires, et je fais confiance à la vie pour m’amener d’autres choses. Je ne connais pas le chemin : je le découvre sous mes pas.
Ces épisodes de désillusion sont à la fois déroutants, et àla fois me rappellent ô combien j’ai foi en la vie. Ca me fait comme dé-zoomer, voir les choses en plus grand.
Les histoires sont nécessaires. Elles permettent unestructure, qui guident nos petits et nos grands choix. Nous sommes des êtres de matière, pas des êtres éthérés qui vivent dans un monde où tout se vaut / rien ne se vaut. C’est OK d’avoir des préférences.
Il est important de savoir se saisir des histoires. ET il est tout aussi important de savoir les relâcher lorsqu’elles ne tiennent plus, qu’elles ne sont plus au service du Vivant en nous et autour de nous.
Le monde ne tourne pas rond car nous restons accrochés à devieilles histoires. Capitalisme, progressisme, rapports de domination,… Et c’est dur de lâcher ces histoires car elles nous lient les un·es aux autres, dans la moindre pensée, dans les moindres micro-choix que l’on fait, dans les plus
petits paramètres des applications de nos téléphones. C’est tellement insidieux. Et nous sommes des êtres d’habitudes, accroché·es à nos conditionnements. Mais ce n’est pas une fatalité.
Je crois dans un monde où chacun accepte de ralentir pourobserver ses propres histoires, et de faire le tri sur celles qu’il continue à nourrir et celles qu’il abandonne. Un monde où chacun se rappelle que ce n’est pas mourir que de relâcher nos certitudes. Bien au contraire : c’est la vie qui appelle vers des choses meilleures, plus ajustées.
